Dis, professeur, c’est quoi un papa ?

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Jean Le Camus, professeur émérite en psychologie, a passé une bonne partie de sa vie dans la recherche et l’enseignement universitaire autour de la psychologie de la famille. Au cours de sa carrière, ses nombreux travaux l’ont amené à regarder à la loupe la paternité. De multiples enquêtes sur le terrain et de longues heures d’observation avec ses étudiants l’ont amené à nous livrer bien des ouvrages sur ce thème dont le récent « Comment être père aujourd’hui » paru chez Odile Jacob. Il nous donne son avis équilibré sur la vaste question du père.Côté Mômes : Dans votre dernier ouvrage, « Comment être père aujourd’hui », vous décrivez quatre grandes typologies de pères. Plus simplement, pensez-vous qu’il existe un instinct paternel plus fort que tout ou est-ce l’enfant qui  apprend à son père à  devenir père ? 
Jean Le Camus
 : Un instinct paternel ? Non, je ne le crois pas. S’il s’agissait d’un instinct, tous les hommes l’auraient en héritage et sans avoir besoin d’apprendre longtemps à devenir pères, ils joueraient impeccablement leur partition ! Or, tous les hommes ne deviennent pas pères et chez les 85% qui le deviennent, certains se conduisent en intermittents de la paternité ou en intérimaires… Je crois plutôt que, parvenu à un certain degré de maturité, (le stade dit de la générativité), l’homme élargit la gamme de ses intérêts vitaux vers ce qui relève de la transmission : c’est alors qu’il éprouve le désir d’être père (auteur, responsable), s’engage à sa manière dans le projet de procréation du couple et, à des degrés divers, participe à l’éducation de son enfant.

 
CM  : A votre avis, la place du père auprès de l’enfant dépend-elle, et dans quelle mesure, de la place que la mère lui fait ? En d’autres termes, est-il si facile de devenir ce fameux « tiers séparateur » que décrit la psychanalyse ?
JLC : Oui, la place du père auprès de l’enfant dépend en partie de la place que lui laisse la mère (il peut arriver, à la limite, que la mère soit tellement « folle » de son nourrisson qu’elle en vient à occuper tout l’espace et à exclure le père). Mais s’il est vrai que la mère « fait » le père, en le reconnaissant auprès de l’enfant, il est tout aussi vrai que le père « fait » la mère, en la confortant dans son identité maternelle. Les deux parents se « font » parents mutuellement. On dit qu’il s’agit d’un processus de « parentalisation réciproque » (Serge Lebovici). Par ailleurs, le père est « tiers séparateur » en ce sens qu’il permet à la mère et au bébé de réaliser qu’ils ne sont pas tout l’un pour l’autre, de ne pas tomber dans le piège de la fameuse « fusion ».

Père : un rôle moins codé qu’autrefois

CM : Dans une famille de schéma classique (parents non séparés), constatez-vous des difficultés particulières pour les pères à trouver leur place, plus qu’il y a 50 ans par exemple ?
JLC : Il est difficile de donner une réponse scientifiquement fondée, mais, à mon avis, les pères actuels auraient tendance à trouver leur place plus facilement que jadis pour la bonne raison que les mœurs et les lois d’aujourd’hui les incitent à s’impliquer très tôt auprès de l’enfant : au cours de la grossesse de la mère, au moment de la naissance, pendant le congé de paternité (instauré en 2002 et fixé à 14 jours), tout au long des premiers mois et du premier âge (jadis appelé l’âge de la mère !). Une majorité d’hommes se prêtent, plus ou moins volontiers certes, à cette entrée précoce en co-parentalité. Ce qui est vrai aussi pour la suite des étapes de l’enfance, c’est que les rôles parentaux sont moins strictement définis que par le passé et donc le père (encore plus que la mère sans doute) est obligé d’inventer, de construire son propre style de paternité.

CM : Peut-on définir une sorte de profil du bon père ? Est-il si différent d’une bonne mère ?  
JLC : Comme le faisait Winnicott, le célèbre pédiatre anglais, quand il parlait de la mère, on peut s’en tirer avec une pirouette et évoquer le portrait d’un père « assez bon » (good enough en anglais). Je crois qu’un père sera convenable s’il parvient à articuler et harmoniser en lui les deux attitudes que sont la bienveillance et l’autorité. Je définis le père « présent » comme celui qui est « impliqué » auprès de son enfant et qui reste « différencié » de la mère et de l’enfant. J’ai pu écrire que ce type de père répondait à « l’optimum de la fonction » et apparaissait comme le plus souhaitable mais cela ne signifie pas qu’il s’agit là d’un modèle parfait : un homme qui se voudrait ou se croirait père parfait serait un homme dangereux. Une bonne mère, c’est celle qui, à sa place de mère et selon la nécessité du moment, protège et câline ou bien interdit et ordonne.

Père et nouveau né : la grande inconnue

CM : Beaucoup de pères se sentent – sans forcément l’avouer – peu concernés par les nouveaux-nés. Vous dites pourtant qu’un père devrait idéalement être présent le plus tôt possible. Est-ce naturel pour un homme ?
JLC : Il est vrai que tous les pères ne se sentent pas intéressés par le nouveau-né et le nourrisson. Mais il faut rappeler que plus des 2/3 des pères demandent et obtiennent le congé de paternité (statistiques de 2004). Rappeler aussi que le « temps parental », le temps passé avec et pour l’enfant, se répartit entre mère et père dans le rapport 2/3 – 1/3 (25h en moyenne pour la mère contre 12h pour le père). A l’évidence, le partage des soins (du « caregiving ») est bien moins inégalitaire que jadis. Une fois passé le temps de la grossesse et de l’allaitement (éventuel), un père peut se montrer (presque) aussi investi, aussi habile, aussi efficace qu’une mère. Nous en avons la démonstration irréfutable avec les pères réellement impliqués dans les soins ou, a fortiori, avec les pères au foyer (primary caregivers).
 

CM : Aujourd’hui, beaucoup de pères séparés se battent pour s’occuper davantage de leurs enfants, 80% des pères assistent à l’accoucheme
nt de leur compagne ou épouse… Et, dans le même temps, une étude récente de l’Ined indique que près de 40% des femmes modifient leur activité professionnelle dans les douze mois qui suivent une naissance… Contre 6% des pères seulement. Les hommes sont-ils vraiment plus impliqués qu’avant ou leur présence auprès des enfants est-elle finalement plus affaire de bonnes intentions que réalité quotidienne ?
JLC : Il est vrai qu’après la naissance des enfants, les pères modifient leur activité professionnelle beaucoup moins fréquemment que les mères. La femme est encore en première ligne lorsqu’il s’agit de faire face à des responsabilités parentales accrues et c’est à elle que revient le plus souvent la gestion en continu de l’élevage. Il est vrai aussi que parfois les pères sont en fait moins participants qu’ils ne l’avaient promis avant que le bébé ne naisse ou qu’ils ne l’affirment aux enquêteurs. Cependant, on ne peut mettre en doute le phénomène d’engagement accru des pères (increased involvement), au moins dans les familles de la classe dite moyenne, classe culturellement et économiquement assez bien dotée. Par bonheur, beaucoup de pères concrétisent leurs bonnes intentions dans les actes !

Les nouveaux papas : un pouvoir partagé

CM : La Révolution française puis l’émancipation des femmes après-guerre ont bouleversé les rôles de chacun dans un couple moins hiérarchisé, plus « égalitaire »… Les hommes y ont-ils perdu ? Gagné ? Et les enfants ?
JLC : On peut dire que le couple type d’aujourd’hui est moins hiérarchisé et plus égalitaire qu’il y a 50 ou même 30 ans en arrière (encore que toutes les manifestations de la domination masculine n’aient pas disparu). Les femmes y ont gagné en dignité et en liberté. Les hommes ont perdu de leur puissance, de leur raideur aussi, de leur prestige peut-être mais ils ont gagné en sensibilité, en douceur, en humanité. Sauf exception (cas des parents démunis ou dépassés), les enfants y ont gagné aussi dans la mesure où ils ont pu construire un attachement assuré aux deux parents et où ils ont été élevés par deux parents non pas interchangeables mais capables de contribuer, l’un et l’autre, à la satisfaction de leurs besoins fondamentaux. Dans cette optique, la mère et le père sont devenus de véritables co-acteurs du développement de l’enfant.

CM : Un père, est-ce que ça doit être sévère ?
JLC : Un père doit surtout être juste. Vous avez dit « père-sévère » en reprenant le jeu de mots de Lacan ? Je réponds : « sûrement pas ! si vous entendez par sévère, distant et seulement préoccupé par le contrôle et la sanction ». Je ne suis pas de ceux qui estiment que le père est celui qui dit toujours non, non à tout. Par contre, je crois qu’un père doit être capable de fixer des limites et de faire respecter ces limites (des limites au désir de toute puissance de l’enfant). Je préfère parler alors de fermeté et d’exigence car le père doit veiller à ce que les droits de son enfant soient assortis de devoirs. Mais cette fonction de régulation parfaitement légitimée par la différence des générations n’est pas incompatible avec ce qu’on appelait jadis « le sentiment paternel » et qu’on pourrait aussi bien nommer aujourd’hui affection ou tendresse paternelle. Le père rampe de lancement, accélérateur de croissance, catalyseur d’initiatives, donneur de rêves que j’appelle de mes vœux totalise ces différents atouts.

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