La réforme des IUFM : un progrès pour l’école?

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Malgré les nombreuses protestations, la nouvelle formation des maîtres devrait être mise en place dès la rentrée 2010. Ses modalités d’applications sont pourtant encore loin d’être clairement définies…

Initiée en 2007 par Xavier Darcos (tombé pour la patrie quelques manifestations plus tard), la réforme de la formation des maîtres, dite de « la masterisation », épuise aujourd’hui Luc Chatel (ministre de l’Education nationale) et Valérie Pécresse (ministre de la Recherche).

Malgré les vives contestations, elle poursuit son chemin dans les délais fixés : le 23 décembre dernier, une circulaire d’application précisait (en partie) les modalités des nouveaux masters destinés aux futurs enseignants et déclenchait une nouvelle volée de bois vert dans les communautés universitaires et scientifiques. Le CNESER (Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche), consulté par le gouvernement et opposé à la réforme, dénonce une stratégie de passage en force et un inacceptable « entêtement ». 

Une réforme nécessaire

Tout le monde s’accorde sur la nécessité de faire bouger les choses. Contestés depuis leur création en 1989, les IUFM n’ont jamais véritablement rempli leur mission, de l’aveu même de leur fondateur, Philippe Merieu : « Les IUFM ont été vécus par certain comme un espace d’endoctrinement et d’abêtissement. » Principal reproche fait à ces structures, le manque d’expérience pratique et de mise en situation au vu de la place importante laissée à la théorie.

La réforme initiée par Xavier Darcos a pour but de former des professeurs plus compétents et capable d’exercer dès l’obtention du diplôme. Le but est également de rendre plus attractif un métier devenu difficile et peu valorisant. Pour cela, deux principes : un niveau d’études revu à la hausse, une formation plus tournée vers la pratique et une augmentation des salaires, ceci dès la première année.

Aujourd’hui accessible au niveau licence (bac +3), les concours de l’enseignement public seront désormais réservés aux titulaires d’un master (bac +5). Dès l’année 2010, les étudiants devront, en parallèle à leur concours, préparer et obtenir un master. Les nouveaux professeurs devront être de véritables spécialistes de leur matière : peut-on enseigner le français sans avoir d’opinion sur la Princesse de Clèves ?

La formation universitaire se substitue donc à la formation contestée en IUFM, mais ne signifie pas pour autant leur arrêt de mort. Aujourd’hui, la plupart des IUFM sont déjà affiliés à des universités. Les nouveaux masters, destinés aux futurs enseignants, pourraient reprendre en grande partie leurs enseignements et même  leurs formateurs.

Pas d’unité nationale ?

«  Si tous les masters donnent accès aux concours de recrutement, les établissements d’enseignement supérieur sont invités à construire des cursus de formation ouvrant sur des débouchés professionnels », annonce la circulaire de l’Education nationale. En clair, si n’importe quel master permettra de passer le concours, les universités peuvent mettre au point des masters spécialement destinés aux profs. La décision de proposer ou non ces masters est laissée au choix des universités. A l’UNEF, on dénonce déjà les inégalités possibles : « Les chances ne seront pas les même entre un élève ayant accès à une grande université avec master spécialisé et un autre n’ayant même pas possibilité de faire un stage. Nous réclamons des directives nationales pour mettre en place des programmes communs, comme c’est actuellement le cas dans le réseau IUFM.»

Savoir obligatoire, pédagogie facultative ?

La formation pratique tant attendue sera constituée d’un stage en responsabilité de 108 heures effectué en deuxième année de master. Pas suffisant pour le SNUIPP (Syndicat National Unitaire des Instituteurs Professeurs des écoles et PEGC) : « La réforme de la formation des enseignants vise à déconstruire un modèle de formation plus qu’à l’améliorer : on parle de formation professionnalisante, mais les stages sont moins nombreux qu’en IUFM, et ils ne sont même plus obligatoires. 50 000 stages seulement sont prévus pour 100 000 étudiants… »

 

Conçu comme professionnalisant, les masters doivent aussi « laisser une porte de sortie aux élèves ne parvenant pas à décrocher le concours. » Aberration pour le SNUIPP qui dénonce l’incongruité d’« un diplôme professionnalisant fourre-tout dont la spécialité n’est pas l’unique débouché » et critique le peu de  métiers alternatifs proposés aux élèves non reçus : formateurs d’adultes ou concepteurs et gestionnaires de formation. 

L’Education nationale se défend pourtant de délaisser la pédagogie qui sera pour la première fois jugée au concours lors d’une épreuve de leçon. Difficile à entendre chez les étudiants : comment juger un élève qui n’a pas trouvé de stage dans son rectorat, ou ceux dont l’université ne propose pas de master spécialisé ?

Pointée par le CNESER, la question des aptitudes aux nouvelles technologies n’est pas évoquée dans le texte. Les compléments de formation en langues étrangères proposés sont jugées ridicules par le SNUIPP : « La réforme propose sérieusement d’utiliser une période de quelques jours ou au mieux de quelques semaines pour offrir un complément méthodologique à des étudiants ayant déjà terminé leur mémoire de recherche ou pour les envoyer faire leur semestre Erasmus. C’est ainsi que nous aurons une France bilingue ! » Le gouvernement rappelle lui que la maîtrise d’une langue étrangère est exigée pour toute validation de master, et qu’elle est donc considérée comme acquise lors de l’obtention de ce diplôme.

Suppression de la première année de formation

L’année de formation post-concours est supprimée. Désormais, les nouveaux professeurs se verront en responsabilité à plein temps dès leur première année, alors que 60% de leur temps était jusque là consacré à la formation. Une mesure que le gouvernement justifie par la nouvelle organisation de la formation : avant, les professeurs étaient formés après le concours, désormais ils le seront avant.

Néanmoins conscient des « manques » des nouveaux professeurs, la réforme réserve un tiers de la première année en activité à la formation : comment, où et par qui se fera cette formation  ? Le texte n’apporte aucune précision, et personne ne semble encore en mesure de répondre…

Pour l’UNEF, la situation n’est en tout état de cause pas applicable dès la rentrée 2010 : « Les élèves actuellement en première année d’IUFM, s’ils obtiennent leur diplôme, seront mis en responsabilité sans avoir jamais été confrontés aux élèves. » Alerté par les syndicats de maîtres et d’élèves, le gouvernement se veut rassurant : « dans toute la mesure du possible, les professeurs des écoles stagiaires qui prendront leur fonction à la rentrée prochaine, devront pouvoir faire classe jusqu’aux vacances de Toussaint en présence d’enseignants expérimentés qui pourront leur apporter aide et conseils. » Cette période d’observation ferait office du tiers de formation nécessaire.

Ce système de professeur tuteur  n’est pas suffisant pour le SNUIPP : « La formation actuelle dans les IUFM permet de voir plusieurs pratiques et plusieurs maîtres. Le compagnonnage par un maître expérimenté ne permettra plus cette ouverture. Le risque est de reproduire à l’identique une unique pratique professionnelle.  Ce dispositif constitue une solution d’urgence. Il ne peut en aucun cas suffire à former les professeurs stagiaires ni se substituer à la formation envisagée par les textes. ».

Le rectorat de Montpelier a lui pris les devants et déjà annoncé son organisation pour la rentrée 2010, une solution hybride qui pourrait bien se généraliser. Les jeunes diplômés donneront leurs cours, de la rentrée aux vacances de la Toussaint, accompagnés d’un professeur tuteur, ce dernier délaissant sa classe au profit d’un TZR (titulaire en zone de remplacement). A partir du 19 novembre, soit six semaines plus tard, le professeur est laissé seul en charge de sa classe. Lors du deuxième trimestre, il laisse ses élèves et part faire son tiers temps de formation. Il est alors remplacé par un étudiant en master 2, qui fait ainsi ses 108 heures de stage en responsabilité.

L’Education nationale fait la sourde oreille

Quel est le véritable but de cette réforme ? Du côté des syndicats, on dénonce un simple enjeu financier : « L’État va réaliser des économies budgétaires chaque année en supprimant environ 10 000 postes de professeurs stagiaires. Le ministre cherche avant tout à récupérer des postes de fonctionnaires et, dans un avenir proche, à supprimer des centres de formation. »

Chez les étudiants, on craint des études de plus en plus longues et de plus en plus chères, avec une année impossible à réaliser : préparation du concours, stage en situation, rédaction d’un master, le tout sans aucune rémunération.

Le Comité des Présidents d’Universités, acteur principal de cette réforme, a réaffirmé le 21 janvier que « les choix opérés par les ministères sur le calendrier des concours, la conception de la formation des enseignants et les stages n’étaient pas compatibles avec les objectifs visés. ».

Grand absent des débats, l’Education nationale n’a pas souhaité se prononcer. Chacun attend désormais les explications du ministre pour comprendre comment appliquer son gigantesque chantier. Compte tenu du flou laissé dans les textes et face à la gronde de tous les acteurs de la vie scolaire, Luc Chatel risque de vivre une rentrée 2010 mouvementée. Compte tenu des habitudes de l’Education nationale et face à la rue, Luc Chatel risque de toute façon de ne plus être ministre à ce moment là. 

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